A travers l'Europe (16, en Albanie)

Fin de l'épisode précédent: Lorsque j’ouvre les paupières, un gros bulldog au collier clouté est au-dessus de moi. Il me regarde d’un air bienveillant. Encore à moitié assoupi, je lui souris, puis prends subitement conscience qu’il lui suffit d’incliner légèrement la tête, et de refermer la mâchoire pour me dévorer. Mon cœur bondit; de peur de l’exciter, je ne bouge surtout pas, je referme les yeux, puis les entrouvre discrètement, et le vois partir avec une de mes sandales dans la gueule. Il la mâchouille, puis disparaît derrière une cabane. De peur d’être mordu, je n’ose pas lui courir après. Ma pauvre sandale, comment vais-je pédaler sans toi?

*

Le pied plus léger, je retrouve ma solitude, ma chère solitude, avec toutefois, agrippée au cœur, cette petite amertume, désormais si fidèle, des choses que je viens d’abandonner, et que, sans doute, je ne retrouverai plus jamais.

Mal inspiré, j’atterris sur une autoroute bordée de monticules de déchets, de bouteilles en plastique, de pneus.

Des camions me doublent en laissant derrière eux de grands nuages de poussières. Beaucoup me rasent de près; et emporté par leur aspiration, mon vélo vacille, et mon corps, en déséquilibre, frémit. Sur la bande d’arrêt d’urgence circulent des charrettes tirées par des chevaux ou par des ânes. Des jeunes marchent au milieu de la chaussée, m’interpellent en faisant de grands gestes. De-ci de-là, des charognes de chiens tapissent le goudron.

Cette autoroute est constituée tantôt de huit voies, tantôt de quatre, tantôt de deux, et parfois même d’une seule à double sens. Il y a des travaux un peu partout, des rétrécissements. Le bitume alterne avec les pistes de terre. Le pilotage est délicat, les collisions fréquentes; et de temps à autre, une voiture me fonce droit dessus, puis avant de m’atteindre, se rabat.

Je ne roule pas cinq kilomètres sans passer devant deux ou trois stations services, toutes semblent tourner au ralenti. Il y a aussi bon nombre de laveurs de voitures, de marchands de jantes. J’en viens à me demander si l’automobile n’est pas la seule activité économique du pays.

Dans une station service, je dégote une carte des Balkans (très approximative; je m’apercevrai rapidement qu’elle ne différencie pas les chemins de terre des grandes routes). Le vendeur m’échange quelques euros contre des lekkes, et, plein de malice, me trompe d’un facteur dix dans la conversion; ce qui, par la suite, me conduit à retirer dix fois plus d’argent que souhaité dans un distributeur automatique. Malgré moi, je me retrouve avec, en poche, de quoi vivre plusieurs mois en Albanie, et en pédalant, pour me distraire l’esprit, je songe vaguement à m’installer dans le coin, j’imagine ma vie albanaise, mais tout de même, comment pourrais-je vivre si loin des miens, si loin des bouquetins?!

*

Comme un bagnard, je pédale sous le cagnard. Désormais, les seules montagnes que je côtoie sont faites de bouteilles en plastique, et je les maudis! Décidément, mes belles montagnes me manquent; je me sens las de ce voyage.

Tout va trop vite, je n’ai le temps de rien, mon corps fatigue, mes émotions me débordent, mon esprit s’épuise. Agir, tout le temps être en mouvement, cette vie n’est pas la bonne; j’aimerais mieux m’installer dans un bon fauteuil, boire un chocolat chaud en regardant la pluie tomber, vivre plus lentement, plus profondément, mais, d’un autre côté, je sais qu’à moins vive allure, l’ennui, cet obscur ennemi que je fuis, referait surface. La vie est insoluble: ici, je rêve d’être là-bas et ne désire que le repos; et là-bas, à coup sûr, je rêverais d’être ici et ne désirerais que le voyage.

En pédalant, mes sensations, mes pensées se bousculent; petite tête mal rangée; je mouline, je gamberge, je monologue. Je me dis: « T’en as marre? Arrête-toi! Foncer tête baissée pour arriver à l’autre bout… Mais non! Te casse pas la tête, ‘te fatigue pas les biscottos à courir après ton catalogue de pays… ‘Pose tes roues par-ci par-là, regarde bien les paysages qui s’offrent à toi, et profite! »

Quelle idée de me lancer dans ce Tour d’Europe. Tour d’Europe, mon œil! L’Europe, c’est dix millions trois cent quatre-vingt douze mille huit cent cinquante cinq kilomètres carrés! Comme s’il était possible d’en faire le tour… allons, fichue prétention! Voyager, oui, pourquoi pas (quoique…), mais faire le Tour d’Europe, quelle sottise… une vie, mille vies n’y suffiraient pas! L’Europe… comme le Monde, on n’en fait pas le tour: on vit dessus une poignée de secondes, on savoure, on remercie, et puis voilà! C’est déjà si beau d’avoir des yeux pour contempler tout ça, pour entrevoir toute la foultitude de richesses qui emplit l’Univers!

Il y a deux semaines encore, comme tous les soirs, après le travail, par la fenêtre de ma chambre, je regardais cette montagne qui depuis si longtemps fait face à mon lit. Ce visage minéral si riche en expressions, je ne m’en suis jamais lassé. Je l’ai regardé cent fois, mille fois, et y ai vu cent tableaux, mille peintures… le soleil se couchant, la brume, les nuages, les couleurs du ciel, l’automne, l’été, la neige, le vent, les oiseaux, la nuit, les étoiles, mes rêves… chaque soir avait sa couleur, chaque soir avait sa nuance, et ce paysage cadré par la fenêtre de ma chambre, en une décennie, je n’en ai pas fait le tour; alors le Tour du Monde! Il faut que je m’enlève cette chimère de la tête! C’est allongé que l’on rêve le mieux, c’est immobile que l’on voyage le plus loin. Chaque instant est unique, chaque paysage est infini… encore faut-il apprendre à ne pas passer à côté de cette opulence; à moi de me dégager des serres de l’ambition, et de savoir rendre mon cerveau disponible aux innombrables émotions qui se cachent derrière chacun des motifs du monde.

Ce sont les bouquetins qui ont raison; dès que j’en vois, ne sachant trop pourquoi, je ne peux plus les quitter des yeux; je suis comme envoûté par leur splendeur métaphysique. Quelle vie impeccable: ne passant pas leur temps à courir après des désirs furtifs, rien ne leur manque. Ils se posent simplement sur les crêtes; calmes et immobiles, « trônant dans l’azur comme des sphinx incompris », ils regardent le paysage, et n’interrompent leur contemplation que pour brouter; puis, une fois l’herbe en bouche, tout en la mâchant mollement, ils reprennent leur posture de statue fixant l’horizon, et se replongent dans le cours de leur méditation. Ils mangent peu, dépensent peu, ne se remplissent le ventre que pour admirer la beauté du monde: le sublime leur suffit.

Au cours de l’évolution, s’assurant de la sorte, avec une plus ou moins grande efficacité, sa perpétuation, chaque espèce a développé sa méthode pour lutter contre la prédation, et ainsi, millénaire après millénaire, la tortue a perfectionné sa carapace, le hérisson ses piquants, le lapin son terrier, l’antilope sa musculature, le cerf ses bois, le loup sa dentition, le caméléon son camouflage, l’homme son intelligence pragmatique, ses outils, ses armes. Le bouquetin, lui, sans se fatiguer, s’est contenté de grimper au-dessus du reste de la faune. Loin de tous prédateurs, il a appris à monter sur les rochers, puis s’est installé sur les cimes. Par-delà le domaine de la loi du plus fort, il n’a pas eu à développer le réflexe de fuite, de sorte qu’il ne sait qu’être doux et paisible. Rien ne le menace, rien ne l’énerve.

« Etre riche, c’est se suffire à soi-même » disait Diogène, et les hommes sont des bouquetins amoindris. Occasionnellement, nous nous battons pour quelque chose de grand, l’atteignons parfois, puis, vite lassés, nous dépêchons de passer à autre chose. Toujours pressés, jamais satisfaits: un train à prendre, la nuit qui va tomber, être à la maison à dix neuf heures, des courses à faire, manger à vingt heures, acheter une nouvelle voiture, refaire la peinture, monter d’un grade, préparer un poulet basquaise… L’homme est un animal qui s’agite dans tous les sens, qui s’invente des impératifs, qui se fait du souci pour un oui, pour un non… Il s’énerve, s’énerve, détruit, hurle, tue pour des bêtises, toujours plus de bêtises.

Une fois, face à des bouquetins, quelqu’un m’a dit: « Ce qu’ils ont le regard vide, ces bestiaux! »; oui, dans leur regard, il n’y a pas toutes ces bêtises qui nous hantent, nous autres êtres humains; cependant, moi, je n’appelle pas cela avoir le regard vide, mais, au contraire, avoir le regard plein de sagesse. Si tout le monde vivait comme les bouquetins, il n’y aurait jamais eu la moindre guerre, pas d’Hiroshima, pas de Fukushima, pas de trou de la couche d’ozone, pas de rideau de fer… on serait tous peinards à mâcher de l’herbe en contemplant de lointains horizons. Irréductible à un simple bestiau, le bouquetin est un animal sacré qui porte en lui un projet de paix perpétuel.

Plus tard, je veux être bouquetin.


A suivre.

Textes 1 à 16: A travers l'Europe, Brouillons sans feu ni lieu

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