Diogène et les Bouquetins - Episode 3

Se dépêcher d'être loin (3ème partie)

Du haut du col-frontière, au cœur de la soirée,
Il y a dans l’air comme un gai parfum d’été.
Enivrant espoir : me voici en Italie !
J’ai des ailes, et je plane sur ma nouvelle vie.

Oui, mais où planter ma fichue tente ? J’hésite longuement, prends le temps d’étudier la topographie du terrain, de peser avec grand soin chaque risque : en forêt, il y a les sangliers ; dans les prairies, il y a les tiques ; en altitude, il y a la foudre ; près de la route, on pourrait me voir. Je n’ose pas prendre de décision. J’ai peur de bivouaquer seul. Personne n’est là pour me défendre. Puis, la nuit tombe, mes paupières s’alourdissent… Complètement perdu, je finis par m’installer au milieu de nulle part. Trop éreinté pour me faire du mouron, je m’endors comme une marmotte.

Le lendemain, ravivé par le soleil, je serpente paisiblement à travers les montagnes, et me laisse glisser vers les belles couleurs d’un petit village. Une femme d’un âge sage, assise près d’une drôle de maison aux volets ronds, me regarde passer avec de grands yeux, me sourit avec insistance. Politesse oblige, je m’arrête. Elle me demande jusqu’où je compte aller, puis me parle du grand voyage de son mari. Je ne connais pas un mot d’italien, mais curieusement, son enthousiasme est si communicatif que je la comprends. Il y a cinquante ans, Olmo est parti de ce village à vélo, et est allé jusqu’au… Cap Nord ! (Bon sang ! Ce qu'il est difficile de se débarrasser d’un rêve ; certains sont aussi collants que des chats réclamant leur gamelle.)

Olmo arrive. Il est immense. Sa femme me présente. Par des gestes sans doute plus cocasses que compréhensibles, j’explique à quel point l’ascension du Lautaret fut laborieuse avec un aussi gros vélo… Amusé, il me dit qu’à l’époque, lui aussi était mince. Avec l’âge, il a pris un peu de poids. Il sourit à l’idée que moi et mon chargement sommes plus légers que les cent vingt kilos de son seul corps. Il me raconte sa grande épopée : la Suisse, l’Allemagne, la Scandinavie, les élans, la pluie, le froid, les fjords, le Cercle Polaire, les couchers de soleil interminables, les aurores boréales ! Bouche bée, je l’écoute faire grandir en moi une conviction : il y a, dans la vie, des mois, des jours, des secondes qui comptent plus que des années.

Puis, après son voyage, Olmo a fait sa vie avec les montagnes… Il évoque l’Agnel, l’Izoard, la Lombarde, le Galibier, l’Iseran. Tous ces noms ont en moi tant d’écho ! J’espère qu’à son âge, j’aurai un aussi beau jardin. Je le comprends, il me comprend ; Olmo n’a pas besoin de me demander pourquoi je pars.

 

*


Sous un grand ciel bleu, c’est avec un petit pincement au cœur que je descends vers Suze. Plein d’euphorie, je pars vers l’inconnu ; plein de tristesse, j’abandonne les Alpes.

 

Tout petit, j’ai grandi à la campagne. Puis, encore enfant, je l’ai quittée pour habiter en ville. Je me souviens de la banlieue parisienne. Au-delà de la sphère humaine, le monde me paraissait si vide, si triste. A l’école, dans ma chambre, près du radiateur, dans les rues, il n’y avait que le béton inerte et gris. Pas un brin de nature. Dans ce monde sans horizon, je rêvais de grands espaces, je rêvais désespérément. Un jour enfin, j’ai découvert les montagnes. J’ai commencé par les regarder d’en bas, de la fenêtre. Elles étaient si belles au-dessus des gris et grands immeubles ! Tout doucement, je les ai approchées. Je me suis laissé apprivoiser ; et depuis, dès que je suis loin d’elles, je suis en manque. J’ai besoin d’avoir des sommets autour de moi. Ce sont comme des étoiles ; des étoiles sur lesquelles je suis allé, sur lesquelles j’ai laissé des souvenirs ; des étoiles intimes.

 

La semaine dernière encore, lorsque travaillant, je traversais une petite lassitude, il me suffisait, pour me déconnecter de la réalité un peu triste et monotone, de caresser des yeux les cimes de Belledonne. De mon poste, je détournais légèrement la tête, puis relevais le regard de quelques degrés pour franchir la barrière de béton ; ma blouse, alors, se volatilisait, et en à peine une seconde, je me téléportais au sommet de la Grande Lance de Domène, retrouvant ainsi la beauté des crêtes et la sérénité des bouquetins.

 

A bien y réfléchir, je sais précisément où trouver mon paradis, il n’est pas à l’autre bout du monde, il est tout simplement au-dessus de chez moi ; et en lui tournant le dos, je me demande si je fais le bon choix. Pourquoi ne pas rester avec les montagnes?

 

A vrai dire, je me comprends mal. Je désire à la fois une chose et son contraire. Sans que je ne sache trop pourquoi, malgré ma volonté de rester parmi les bouquetins, j’ai ce besoin d’aller vers le lointain. Il y a sans doute des âges où mener un combat est plus attrayant que de vivre dans la quiétude du bonheur. Je pense vouloir parcourir un chemin, construire une histoire ; et pour cela, bien que toujours un peu hésitant, je me crois prêt à abandonner mes montagnes bien-aimées, à plonger dans les tourments des plaines surpeuplées. La vie étant généralement longue, j’espère que plus tard, je deviendrai plus sage, et que la contemplation d’un paysage suffira à mon épanouissement.

 

Dans un petit coin de ma tête, je songe déjà à ma retraite. Au détour d’une aventure, j’espère trouver, un jour, une jolie clairière au bord d’un grand lac. L’endroit serait si charmant que je m’y arrêterais un soir, puis deux, puis toute une vie. Entre les sapins, je bâtirais une belle cahute en bois. J’abandonnerais alors le lointain, sans toutefois renoncer à contempler l’horizon. De temps à autre, un ours passerait devant ma fenêtre ; comme deux amis, on se saluerait. Le matin, je monterais dans ma petite barque ; puis, le jour durant, pêcherais en admirant les montagnes embrassant mon joli lac. Les nuits de belle lune, assis au bord de l’eau, écoutant le hululement des chouettes, je plongerais mon regard dans le reflet bleuté de la voûte céleste. En cette vie éclose d'une douce une rêverie, ne demeurerait plus un bruit ; simplement une musique : le souffle du vent, le chant des oiseaux, la beauté du silence.

 

A suivre!

Commentaires


  1. Salut Matthieu,


    Hé oui, beaucoup moins de sorties en vélo ces temps-ci à cause de la météo...déjà que c'est ps facile d'avoir un jour ensoleillé, alors pour que ça tombe en plus un week end c'est encore plus
    hasardeux et si par un heureux hasard on a un e belle jorunée un week end, avec tout ce qui est tombé en montagne, c'est galère de trouver des routes de montagne praticables^^

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  2. Salut Matthieu,


    Oui le soleil a brillé aujourd'hui (enfin!!) mais il a tellement neigé en montagne hier qu'il était impossible d'aller plus loin que le pied des cols. Du coup ça a été une toute petite sortie
    aujourd'hui plutôt "plate"^^

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  3. Salut Idris,


    Avec cette météo, on dirait que tu as ralenti le rythme ! C'est bien aussi de se reposer : tu seras tout frais au printemps !



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  4. Salut Matthieu,


    Ces derniers jours j'ai été absent puis un peu surchargé et je n'ai pas pu passer. C'est avec plaisir que j'ai vu qu'il y avait les suites de tes aventures!


    Ah l'amour des montagnes, comme je te comprends!! Moi c'est la même chose avec les Pyrénées! Lorsque j'étais partis pour les études, ne plus les voir devant mes fenêtres, ça me manquait
    terriblement!!


    Hâte de lire la suite!!

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  5. Merci Idris ! J'attends de lire tes nouvelles aventures ! J'espère que le soleil est à nouveau de retour chez toi !



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  6. On sent de la sincérité dans tes propos. La peur, le doute, l'émerveillement, l'envie d'une vie remplie, d'un "jardin" cultivé et plein de souvenirs. Suis ton chemin et surtout continue à nous
    faire partager ta vision du monde!

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  7. C'est sympa ! Je vais essayer d'écrire la suite !



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