A travers l'Europe (10)

A peine sortis de la crique, au beau milieu de la mer, une multitude de jolies petites collines toutes vertes fait éruption. Dam, qui a eu la gentillesse de me proposer son aide dans l’entreprise périlleuse de la descente de mon vélo jusqu’à la plage, insiste pour m’emmener jusqu’à la pointe septentrionale de l’île de Cres. Sur le coup, je n'hésite pas; il serait vraiment peu courtois de refuser un tel cadeau; mais sur le bateau, je sens comme un petit regret qui me tiraille le cœur. Jusqu’à cette crique, j’ai accompli tout mon voyage à la force de mes mollets. Sur les prochains kilomètres, le bateau fera le travail à ma place; et le soir, je ne pourrai désormais plus regarder ma carte d’Europe en me disant « J’ai traversé tout ça à vélo, et rien qu’à vélo ». Tant pis pour mon égo, je me résous à n’être qu’un petit joueur. Si j’avais eu du panache, j’aurais pu construire un radeau, installer mon vélo dessus, et nager jusqu’à Cres en poussant le radeau. L’idée me traverse l’esprit, et peu avant de lever l’ancre, j’hésite à sauter du voilier. Je me retiens. Allons, tout de même.

Dam, Floria et Milijan ont l’air de si bien se sentir en mer que j’ai du mal à les imaginer vivre sur la terre ferme. Peut-être que ce voilier est leur unique maison; à vrai dire, je n’ai pas bien compris - ça me semblerait tout naturel, car à quoi bon s’encombrer d’une autre demeure? A trop vouloir posséder, on finit par se faire posséder.

Je me sens un peu triste de me séparer d’eux si vite. Voyager, c’est apprendre la séparation, c’est apprendre à accepter qu’il n’y ait pas de revoir, c’est apprendre à dire Adieu. C’est peut-être mieux de ne pas s’attacher – peut-être? -, car dans la vie, tout est éphémère; et au bout du compte, on finit toujours par porter le deuil de nos attaches. Et puis, pour vivre libre, il faut savoir se détacher. Toutefois, chemin faisant, je commence à me demander si la liberté est vraiment ce que je recherche par-dessus tout.

*

Le port de Cres est désert. Il y a un quai, une route – une seule -, des arbres tout autour, et c’est tout. Pas de maison, pas d’être humain, pas un chat. Dans le silence, à mesure que, par les collines sauvages, je m’élève au-dessus de la mer, l’horizon s’étend, et apparaissent au loin de nouvelles îles révélant l’archipel. De si beaux moments sont si rares et si précieux qu’il faut impérativement que j’en profite; contempler est une urgence. Je me cale à l’ombre contre un tronc d’arbre et me concentre sur le paysage, je m’efforce d’être à la hauteur du lieu et de sa somptuosité, puis finis par m’assoupir.

En ouvrant les paupières, je me retrouve nez à nez avec un serpent. Entre lui et le bout de mon nez, il doit y avoir tout juste de quoi intercaler dix petites fourmis. Mon sang se glace, je sursaute, il file, j’entends un gros bruit derrière moi, je me retourne: un cochon sauvage! Il a le museau dans une de mes sacoches, bloque dans sa gueule mon régiment de bananes et déguerpit. Le cochon a trifouillé dans toutes mes sacoches, c’est le désordre, et je n’ai plus grand-chose à manger. Subitement, l’absence de civilisation m’angoisse, je m’imagine déjà à l’agonie, mourant de faim, n’être plus que charogne. Je vois déjà les vautours en cercle autour de mon ventre, aspirant goulument mes intestins.

Finalement, je parviens à rallier sans trop de difficultés le village qui a lui seul semble concentrer toute l’activité anthropique de l’île. Tout paniqué, cinq minutes avant la fermeture, j’entre dans une charmante petite échoppe, je fais le plein. Le vieux couple tenant la boutique me regarde avec de grands yeux: avec mon accoutrement de cycliste, mon cuissard, mon casque, j’ai subitement l’impression de ressembler à un martien. J’achète des kilos de pâtes, de pains, de bananes… Vraiment, leur regard est interrogateur: m’occuperais-je d’une colonie de vacances? Dans cette tenue, tout de même… Puis, ils me font un sourire et m’offrent un kilo de sauce tomate.

Dans le village de Cres, il y a quelques campings, un petit port de plaisance autour duquel des dizaines d’allemands mangent des moules frites en terrasse. Sous le choc de la civilisation, tout hébété, pédaloulliant sur le port, je me fais héler par un marin qui m’invite à boire un coup à bord de son grand navire tout en bois. C’est le capitaine, son moussaillon est avec lui. Ils me remplissent de vin rouge un verre gros comme un œuf de diplodocus. Chaque jour, ils emmènent des touristes jusqu’à de petites criques paradisiaques. Un peu lassé par la monotonie de la météo, je leur demande si le ciel est parfaitement bleu tous les jours, ils me répondent que oui. Leur anglais est si impeccable que je me sens un peu ridicule avec mes balbutiements. Très vite, je comprends qu’ils aiment leur travail, j’essaie de les faire parler, mais il n’y a rien à faire: ils s’intéressent à mon voyage, me posent plein de questions désespérément complexes, et écoutent avec une attention déconcertante mes réponses; ce qui m’oblige à élaborer de laborieuses contorsions linguistiques franco-anglophones; desquelles, un peu alcoolisé, j’ai beaucoup de mal à me dépêtrer. Je les quitte en zigzagant. Décidément, le verre était énorme.

*

Une fois ravitaillé, je prends mes distances et retrouve le calme de la nature. Je me sens si bien sur ma petite île. Le matin, réveillé par la chaleur, je sors de ma tente, je m’assois au bord des vaguelettes sur une plage déserte; les pieds dans l’eau, je mange mes céréales noyées dans ma casserole de lait en fixant l’horizon, imperceptible ligne départageant l’azur du ciel du bleu de la mer. Dans ce paysage impeccablement paisible, aucun trouble ne vient effleurer mon esprit, je me sens si léger, si apaisé. En somme, au petit jour, je n’ai qu’à ouvrir les paupières pour trouver l’équilibre parfait, tout effort est inutile, et une fois mon petit-déjeuner terminé, je n’ai aucune raison vraiment valable de me remettre en mouvement. Et pourtant, insatiable, je remonte sur mon vélo.

En mon for intérieur, je me sens constamment chahuté, car si d’un côté, je rêve de mener une vie contemplative; de l'autre, j’aime avoir le sentiment d’aller au bout de moi-même; et au fil des jours, je commence à ressentir de plus en plus vivement un manque, j’ai l’impression de devenir inutile… étonnamment, je souffre de ne plus travailler; et il me semble que pour atténuer cette frustration, je transforme le pédalage en travail, en un travail artisanal, mécanique, un travail que j’aime et que je prends au sérieux. Par l’effort, je ressens mon existence, je lui donne du relief, je la valorise. Le soir, j’inscris sur mon carnet mon kilométrage, et je calcule ma moyenne journalière depuis le début du voyage. J’extrapole cette moyenne pour faire une prévision kilométrique mensuelle, et je compare cette prévision à mon objectif. Une fois le bilan de la journée accompli, quel bonheur de m’endormir en quelques secondes, vidé de toute énergie avec la simple conscience d’avoir fait « du beau boulot ».

Je suis très excité par l’idée d’enfin savoir jusqu’où je pourrai pousser la machine: trois mille, trois mille cinq, quatre mille, cinq mille kilomètres par mois? Bref, j’ai besoin de tester mes limites, et l’Europe est un vaste terrain de jeu que je me dois de parcourir à vive allure. Je suis une particule chargée d’énergie, je me dois d’être en mouvement. Peut-être est-il nécessaire de longuement cheminer avant d’atteindre la Sagesse. Plus tard, avec l’âge, je serai freiné dans ma course et pourrai sans doute entrer en orbite autour d’une étoile, ce sera le bel âge de la contemplation. Peut-être alors serai-je comme Diogène: inexorablement heureux à la simple idée de tourner autour du soleil et d’être éclairé par sa lumière.

Commentaires


  1. Est-il facile de bivouaquer sur les îles croates ? Je ne sais pas s'il est toléré comme en France.

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  2. Pas de souci! Il y a de la place et peu de monde!



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