Nuit blanche sous une tempête de neige

Ravi d’être au milieu des montagnes, ravi d’être présent pour ce grand rendez-vous qu’est la première chute de neige de la saison, je me couche, ce samedi 27 octobre 2012, sous ma petite tente après quelques heures de marche sous une fine pluie, et regarde les petits flocons s’accumuler à une vitesse folle, en me disant que ça ne durera pas, puisqu’il n’a, à ma connaissance, jamais neigé plus de 90 centimètres en moins de 24 heures ces cent dernières années dans les Alpes. D’ailleurs, la météo ne prévoit que 30 centimètres de neige et un brin de vent du nord, contre lequel je me suis protégé en me plaçant sur le versant sud de la crête (à 1800 mètres d'altitude).

Mais dès le début de la nuit, la neige écrase les parois de mon abri (une simple toile sans chambre intérieure) et en bouche les aérations. La condensation est telle que, très vite, mon sac de couchage est trempé. Le vent souffle trop fort, le blizzard est trop épais pour tenter d’aller rejoindre, dans le noir, la petite cabane située à moins de sept cents mètres… Je ne suis pas inquiet, je l’atteindrai sans difficulté demain matin.

Durant la nuit, les flocons ne cessent de tomber comme de petits grains de sable… Je sors environ toutes les deux heures trente pour déneiger partiellement mon abri, et ainsi éviter l'asphyxie. Chaque opération dure près de trente minutes, m’amuse plutôt, me permet de m’agiter, de me réchauffer, même si la neige pénètre partout, entre dans mes moufles et mes chaussures, me glace les mains et les pieds. J’ai froid toute la nuit, somnole vaguement, ne dors pas, ou peut-être quelques minutes de temps à autre.

Le dimanche 28 au matin, je fais quelques pas, et ai l’impression, à chacun d’eux, de tomber dans un trou. Je comprends alors à quel point la poudreuse est lourde et épaisse, et que je risque de devoir renoncer à faire le tour du plateau d'Hurtières, ce qui m’attriste. Durant la nuit, je pensais que le vent créait une accumulation autour de mon abri, mais non, la couche est homogène, et si importante que j’hésite à abandonner ma tente. Il me faut environ une heure trente pour la sortir de la neige. Je tire tant dessus que je la déchire légèrement, et me résigne à abandonner quelques piquets.

Je crois en commençant à marcher que je n’arriverai pas à grimper jusqu’à la crête que je dois toutefois impérativement franchir pour rejoindre la cabane. J’essaie de gravir la pente, mais la quantité de neige que je déplace retombe sur moi. Il faut que j’atteigne la cabane, je ne peux pas attendre ; toutes mes affaires, y compris mon sac de couchage, sont trempées, et ne me permettront pas de résister bien longtemps à la température ambiante et glaciale.

Je me sers de mon gros sac à dos pour creuser une tranchée dans la pente, sans laquelle il m’est impossible de grimper dans tant de neige. Les flocons sont si petits qu'ils s’immiscent à l'intérieur de mes guêtres, que je finis rapidement par perdre. L’ascension de quelques dizaines de mètres est longue, éprouvante, et me semble, par moments, impossible. Exténué, je finis par atteindre la crête, mais n’ai pas de répit. Le vent, qui me frappe désormais violement de face, est si froid, souffle si fort, emporte tant de neige que je ne vois que du blanc, ne sais plus réfléchir, et ai beaucoup de mal à garder les paupières ouvertes ; des cristaux de glace se forment sur mes cils.

Je longe péniblement la crête, et commence à descendre une pente que j’avais grimpée la veille avec les mains. Il n’y avait alors au sol qu’une très fine pellicule blanche. J’ai peur des avalanches, mais n’ai pas le choix. Impossible de glisser, je suis comme sur des sables mouvants, mais je réussis à descendre laborieusement l’autre versant de la crête en rampant, tournant, me débattant dans la neige…

Une fois sur le plateau, à chaque pas, je m’enfonce, encore et toujours, dans la poudreuse au moins jusqu’à l’entrejambe, toujours face à ce vent violent, glacial, épuisant. Je ne tiens plus debout, mais dois impérativement tenir debout. Je suis affamé, mais n’ai pas la force de manger. J’enlève mes moufles, j’ai très mal aux doigts, j’ouvre mon sac, et me force à croquer ma tome de Savoie congelée, dure, immangeable, en essayant vainement de me protéger de cet insupportable et permanent souffle glacial.

J’espère trouver la cabane, je doute, mais garde espoir, puis commence à l’apercevoir. Chaque pas est si difficile… Jusqu’au dernier mètre, je ne sais pas si je vais réussir à l’atteindre ou m’écrouler. Je me dis que bon certes, j'aime ces montagnes, mais qu'y rester serait quand même un peu bête, surtout si près d'une cabane… Finalement, j’y arrive, je pousse la porte (que je ne parviens à refermer qu'avec un banc), installe très péniblement, sur le sol, mon matelas et mon duvet trempés, puis m’allonge en grelotant.

Après avoir rangé mon abri, il m’aura fallu environ cinq heures pour atteindre la cabane, située à moins de sept cents mètres de mon lieu de bivouac. Soit une vitesse de cent quarante mètres par heure, que j'ai pu atteindre grâce à ma bonne connaissance du terrain.

Je ne parviens pas vraiment à me réchauffer, suis incapable de bouger. Après peut-être une heure au sol, je me force à aller jusqu’au poêle, et bénis les généreux randonneurs qui ont laissé du bois, des allumettes et un liquide allume-feu. Je réussis à générer quelques flammes, et place toutes mes affaires près du poêle, commence à sécher et à me réchauffer ! Puis je me demande s’il neige autant en bas, à Grenoble ; je pense que oui, j’imagine que tout doit être à l’arrêt. Dehors le temps n’évolue pas ; le blizzard semble invincible. Combien de temps vais-je devoir rester dans cette cabane ? Neigera-t-il encore 24 heures, une semaine, 2 mètres, 3 mètres ? Tout devient possible, mais peu importe, la flamme de ma bougie brille, je suis sauvé. Mon sac de couchage séchera, il me suffira de rester immobile, de bouger le moins possible en économisant au maximum mon pain et mon fromage.

Le lendemain, 29 octobre, dans le calme et la chaleur de ma petite cabane, je me réveille. Je vais jusqu’à la fenêtre : le ciel est bleu, la tempête est finie ! Le paysage est magnifique et paisible ! Je me motive, réunis mes affaires, et me lance dans une longue descente. Avancer dans 120 centimètres de pure poudreuse n’est pas aisé ; je fais ma trace, et ne croise personne. Sous un soleil magnifique, je suis seul au monde dans ce grand décor immaculé… Il me faut de nombreuses heures pour en sortir. 1000 mètres plus bas, il n’y a plus que 40 centimètres de neige. J’atteins les rues boueuses de l’agglomération peu avant le crépuscule.

Le mardi 30 octobre, en arrivant au travail, une collègue, qui me savait en montagne durant la fameuse nuit, me dit en souriant : « Ouf, alors c’est bon, t’es toujours vivant ? » Elle ne se doute pas du bonheur que j’ai à lui répondre.

J’apprendrai par la suite que ce week-end-là, le vent a soufflé à 120 km/h en montagne, que la température est descendue à -10°C, que j’étais dans le secteur le plus exposé aux chutes de neige, que des vaches et des chevaux ont été secourus d’urgence ; et que pendant que je passais la nuit sous ma petite tente, des amis dormaient dans une cabane à proximité, que des secours sont venus les chercher, et qu’ils ont attendu près de deux semaines pour ensuite récupérer leur voiture.

Cette nuit-là, il a neigé quatre fois plus que prévu. Je ne pensais pas que c’était possible. J’ai eu tort, je ne l’oublierai pas ; et, ma foi, tant pis, si depuis, certains me trouvent parfois un peu trop prudent.

(Prochain article le 21 décembre.)

Nuit blanche sous une tempête de neige
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Commentaires

  1. Exploitation de l'expérience à :
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