A travers l'Europe (5)

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(Le texte 8 a été coupé, j'ai souhaité réécrire la deuxième moitié que je publie ici).

En fin de journée, j'arrive au Lac de Lecco. J’espérais bivouaquer au bord de l’eau, profiter d’un clair de lune en compagnie de quelques cygnes. Hélas, le lac n’est pas bordé par la nature, mais par les voitures… les supermarchés et le goudron. Nouvelle désillusion. Pour dormir au bord de l’eau, il me faut sortir des billets, installer ma tente entre deux caravanes et dix voitures, endurer le bruit d’une sono et les odeurs de fritures.

Je dîne: au premier plan trois camping-cars; en arrière plan, des barres d’immeubles. Trop de lumière, pas d’étoiles. Ce que je reproche aux grandes villes, c’est de faire disparaître les étoiles.

Recouvert de cinquante boutons de moustiques, je me réveille en nage face à quatre camping-cars. Dans les sanitaires, les enfants chahutent, des assiettes se cassent. Un prof de gym hurle dans un micro. Il est dix heures, je découvre les joies du camping. J’aurais tellement préféré me réveiller dans le silence. Pas dans un silence vide; non, le silence que j’aime est rempli des petits sons de la nature. Le silence que j’aime, c’est le bruit du monde sans les hommes. Pas sans l’homme, sans les hommes. Trop souvent, les hommes parlent si fort, vivent si fort qu’ils ne laissent pas les petites choses de la nature se faire entendre. Il faut éteindre les moteurs, il faut se taire pour entendre le chant des roseaux, les concerts de crapauds, les monologues du hibou. En parlant à voix basse, en marchant à pas doux, on peut ne pas faire fuir le silence, ne pas l’effrayer. J’aimerais tellement vivre dans une société qui chuchote. Si on écoutait les oiseaux chanter avant d’ouvrir la bouche, on dirait sans doute moins de bêtises.

Samedi, l’ennui et le béton

Je n’avance plus. La chaleur, le béton, les voitures m’étouffent. Je veux fuir, mais je n’en ai plus la force. A treize heures, je n’ai que cinq kilomètres au compteur. Fichu compteur. Compter les kilomètres, c’est les perdre.

J’ai la nausée. Sur mon chemin, je ne croise que des supermarchés. Je rentre dans l’un d’eux en espérant trouver un petit quelque chose d’appétissant. En divaguant entre des rayons pas très inspirants, je retrouve un peu de joie de vivre: pour la première fois depuis le début de mon voyage, j’entends des chansons.

La nuit finit par tomber, et c’est pour moi l’occasion de prendre la fuite. L’obscurité voile la laideur des zones industrielles, la fournaise de l’après-midi cède la place à la fraîcheur nocturne, les voitures se raréfient, le silence refait surface, l’angoisse retombe, le coup de pédale est plus léger. Si je veux sortir de cette prison en béton, c’est le moment ou jamais: le gris devient noir, et l’obstacle me semble beaucoup plus facilement franchissable de nuit. Et si mes paupières commencent à s’alourdir, je me gaverais de sucres rapides pour tenir le choc. Demain, il faut que je sois loin.

Dimanche, Lombardie

J’atteins le sommet d’une petite colline et me retrouve en surplomb du Lac de Garde. Il est si grand que je n’en vois pas le bout. J’ai l’impression d’être au bord de la mer. Le calme est enchanteur. Je reste un long moment sur mon promontoire, je songe à l’horizon.

Par un petit sentier oublié, je descends jusqu’au bord de l’eau. Un pêcheur solitaire m’explique que le Lac de Garde a la forme d’un gros jambon, et que nous sommes au niveau de la partie large du jambon. Ca fait trente ans qu’il pêche dans le Lac de Garde, il n’imagine pas qu’il puisse exister un lac qui soit plus beau que le sien. Sa phrase fait écho en moi, moi qui n'imagine pas qu'une montagne puisse être plus belle que la Meije; et en regardant le lac sous ce grand ciel orange, je revois mes montagnes, elles me manquent.

En poussant mon vélo, je longe le rivage et ne rencontre que des oiseaux. Je m’arrête quelques temps devant des bébés cygnes. Je trouve un petit endroit pour installer ma tente, puis m’assois entre mon campement et le lac.

L’air est doux, le soleil disparaît, l’atmosphère devient mystérieuse, flottante. Comme un enfant, je découvre des perceptions nouvelles. Entrer dans l’âge adulte, c’est apprendre à habiter un monde que l’on connait, c’est perdre la capacité de s’émerveiller. Partir à l’aventure, c’est reconquérir le goût de la découverte, c’est reconquérir son enfance.

Face à mon petit Baïkal, je ne me soucie plus des heures et des secondes. Le temps s’estompe. Le passé et l’avenir se dissipent à travers les vapeurs du soir. La gravité terrestre laisse place à la légèreté onirique. Il faut que la nuit tombe pour que surgissent les étoiles.

En se faisant silencieux, chaque petit son de la nature éveille en nous une émotion; de sorte qu’être seul en pleine nature, c’est un peu comme apprendre à s’écouter soi-même. On a tort de séparer l’homme et la nature, il n’y a que l’homme dans la nature; et en contemplant la nature, c’est sa propre nature que l’homme contemple.

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